L’exposition Munch à Beaubourg

 

 

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             Que les novices et les amateurs d’expositions chronologiques passent leur chemin ! L’exposition proposée par le Centre George Pompidou jusqu’au 9 janvier 2012 propose une véritable réflexion autour de la notion de « modernité »,  à travers le regard singulier de l’artiste norvégien Edvard Munch né en 1863. A travers 140 œuvres, dessins, photographies, gravures et sculptures, les commissaires Angela Lampe et Bruno Chéroux tentent de mettre en évidence que Munch « est un artiste du XXème siècle ». Considéré pour être l’un des premiers peintres expressionnistes, l’artiste est pourtant à la lisière de différents courants picturaux. Si le grand public connait davantage ses productions des années 1890 avec notamment Le Cri devenu aujourd’hui un incontournable de l’Art, Edvard Munch, l’œil moderne offre une relecture de l’œuvre de l’artiste en interrogeant sa carrière de la première moitié du vingtième siècle. Rappelant que Munch est mort en 1944, la même année que Kandinsky et Mondrian, ce postulat suffit-il à nous prouver que le peintre est un artiste moderne ?

 

              Si la question de la modernité en art a toujours été particulièrement difficile à définir hormis lorsqu’il eut s’agit de ruptures avec l’académisme, force est de constater que les deux commissaires de l’exposition ont tenté d’apporter des éléments de réponses concomitant aux productions picturales de l’artiste, justifiant de ce fait la polymorphie des mediums présentés à Beaubourg.

 

             Il ne s’agit donc pas ici, et nous les en remercions, d’établir une rétrospective complète de l’œuvre de Munch en réservant une place spécifique et majuscule à des œuvres telles que Le Cri ou La Madone (qui soulignons-le, ne sont pas présentes à l’exposition) mais de mettre en évidence l’existence d’un regard à la fois introspectif mais aussi tourné sur l’environnement extérieur de l’artiste.

 

Le parcours proposé dans les galeries 1 et 2 du 6ème étage du Centre Pompidou est d’un point de vue muséographique très clair et répond à la problématique de base. Onze salles retracent cette carrière méconnue du grand public à travers plusieurs thématiques qui interagissent les unes avec les autres : la mort, la maladie, l’amour constituent les thèmes privilégiés de Munch qui sont à appréhender avec sa situation familiale particulièrement chaotique. Des œuvres telles que L’Enfant Malade de 1896 évoque ainsi le décès de sa sœur, qu’il ne renouvellera pas moins de six fois jusqu’en 1927.  Une salle consacrée à  La femme en pleurs , cycle pictural peignant de manière quasi-obsessionnelle la même jeune femme nue et accablée de tristesse, n’est pas sans rappeler les teintes verdâtres développées dans l’Enfant Malade ou dans certaines toiles consacrées au baiser.

 

La vie personnelle de Munch est importante dans l’approche de son œuvre, les commissaires de l’exposition ont eu la délicatesse de ne pas placer le biographique au cœur de l’exposition et de leur réflexion, comme explication plausible des thématiques de Munch. Au contraire, si ces données peuvent être fondamentales dans l’approche de certains cycles de peintures (notamment dans la salle du « regard retourné » et son fameux Autoportrait à la clinique de 1909),  la solitude et la dépression sont ici abordées avec finesse et parfois même oubliées pour mettre en évidence l’existence d’un artiste tout aussi intéressé par le monde extérieur que par son for intérieur. Plusieurs salles de l’exposition s’articulent notamment autour du corrélat qu’il existe entre la société norvégienne et l’œuvre de Munch : à la fois sociale et en lien avec l’actualité, le peintre s’intéresse aux faits divers, aux revendications de la classe ouvrière et inspiré par le cinéma de l’époque. Il tend à représenter le tumulte, sa fascination pour la vie urbaine et le mouvement. C’est en ce sens qu’il faut appréhender la présence d’un petit film d’une durée de 5mn, filmée à l’aide d’un Pathé-Baby acheté lors d’un voyage en France. Témoin de son temps mais aussi acteur, Edvard Munch utilise les effets de transparence caractéristiques des rayons X pour rendre compte des subtilités de couleur, de lumière et d’irisation du soleil que l’on perçoit notamment dans une œuvre datée de 1910-13, Le Soleil . Ces recherches visuelles, Munch va les poursuivre jusqu’à sa mort et va trouver dans l’hémorragie oculaire dont il est victime en 1930, une nouvelle manière de restituer graphiquement ce qu’il voit. Cette tâche est exploitée et détaillée dans de nombreuses œuvres et tend à s’inscrire dans ces peintures de fin de carrière comme particulièrement caractéristique et représentant ce que Max Ernst nommait « l’intérieur de la vue ». 


Si l’exposition évite l’écueil du pathos en évoquant notamment les relations avec d’autres artistes de son temps tels que Strindberg et Reinhard avec lesquels il collabora (et qui évacue l’idée d’un artiste confronté à la plus stricte solitude), ou en nourrissant le regard pictural de Munch de son propre regard photographique, il apparait que l’œuvre de cet artiste singulier s’inscrit pleinement dans la modernité de ce début de siècle. Confronté aux problèmes de la reproductibilité de l’art, la production de Munch fait de lui un artiste non plus seulement moderne mais intemporel, tant par le choix de thèmes communs à l’humanité qu’en parvenant à les faire exister pour eux-mêmes. L’exposition du centre George Pompidou réussi donc le pari délicat et sans concession de présenter sans céder aux sirènes de l’hagiographie de l’artiste désespéré, l’œuvre méconnue d’un artiste majeur du XIXème et du XXème siècle.

 

 

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L'enfant malade, 1896

Crédits : lelitteraire.com

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