La nouvelle exposition « L'art en guerre, France 1938-1947, de Picasso à Dubuffet » vient d'ouvrir ses portes au Musée d'art Moderne de la ville de Paris. L'exposition conduite par Jacqueline Munck et Laurence Bertrand-Dorléac, tente de montrer la permutation des formes artistiques à l'aube de la guerre et au cours de celle-ci. De 1938 à 1947, les artistes vont réinventer l'art, son langage dans le contexte particulier de l'avant, pendant et après deuxième guerre mondiale, en France. 400 Oeuvres sont ainsi exposées jusqu'au 17 février 2013. L'occasion de découvrir ou redécouvrir la centaine d'artistes présentés, certains internationalement connus, d'autres...inconnus.(voir fin d'article, la liste complète des artistes exposés).

 

Otto-Freundlich-Rosace-II.gif

Otto Freundlich Rosace II, 1941 Gouache sur carton Musée de Pontoise Donation Freundlich © Musées de Pontoise Otto Freundlich © Imec Images

 

 

D'aucuns se diront, en ces temps menaçants, : « encore une énième exposition sur la guerre ». L'oeil attentif repérera bien évidemment le cadre chronologique donné : 1938-1947, s'émancipant du créneau strictement militaire, le bien-nommé et tristement célèbre 39-45. Les deux chercheuses et commissaires d'exposition se sont détachées des dates communément sélectionnées, afin de livrer une réflexion audacieuse sur l'acte créatif et les formes adoptées par les artistes au cours de cette période. Plutôt que d'exposer des œuvres que nous qualifions de « symptomatiques » – des toiles/sculptures s'attachant à montrer les horreurs de la guerre-, Munck et Bertrand-Dorléac choisissent de s'interroger et de réfléchir plus globalement à la notion d'art au cœur de situations extrêmes (de la Guerre d'Espagne au commencement de la guerre froide).

 

Tandis que films, documentaires, livres et témoignages concernant cette période, continuent de fleurir les étals de nos librairies, il existe peu d'ouvrages ayant pour vocation première de rendre compte de l'activité créatrice en temps de guerre. Si la recherche en sciences humaines s'est bien sûr intéressée depuis une vingtaine d'année aux activités des artistes pendant la guerre, force est de constater que le grand public ignore majoritairement que l'art perdura durant la guerre. Au contraire, cette situation extrême conduit les créateurs à redoubler d'imagination, à inventer un nouveau langage. Comme s'ils voulaient créer une nouvelle langue pour faire face à un Berserk dévastateur et pourtant, tellement humain. Mais quel art en temps de guerre, et pour quelle finalité ?

L'audace de cette exposition est tout d'abord, de montrer la polymorphie de l'art en guerre, mais également, tracer les contours de la pensée humaine en situation extrême. Les œuvres présentées au Musée d'Art Moderne ont ainsi été exposées dans les années 1940, au sein de galeries, musées, particuliers, continuant de lutter, face à la censure et à l'oppression, témoignant ainsi de l'extraordinaire vitalité du langage pictural.

 

 

 

braqueduo.jpg

Georges Braque Le duo, 1937 Huile sur toile Musée National d’Art Moderne, Centre Pompidou, Paris © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN / Droits réservés © ADAGP, Paris 2012

 

        L'exposition s'ouvre sur l'Exposition internationale du Surréalisme de 1938, «  sous l'angle du sombre » et de « l'étouffant » tel que défini par André Breton et Marcel Duchamp. Vision prémonitoire d'un monde continuant de fouler ses propres ruines. Une drôle de guerre, une défaite et une Occupation nazie contribuent à la création d'un « art de l'exil » et d'un « art des camps » traduisant ces années sombres. Une salle entière est consacrée à la présentation des travaux effectués tant dans les camps d'internement qu'en exil, tout en mettant en lumière les difficultés auxquelles les artistes ont été confrontés. Des camps à Picasso, une quatrième salle expose le maître espagnol, écarté de l'histoire de l'art (française) au cours de l'Occupation. Suivi par Matisse, Bonnard et Rouault, ces artistes aujourd'hui maintes fois salués par la critique et appréciés du grand public, ont vu leurs œuvres de guerre être révélées après la guerre. Picasso et ses difficultés, Picasso et son atelier, revendication par Braque, Matisse, Bonnard et Rouault de leur appartenance à une « tradition française » picturale alors que le régime de Vichy tâchait de constituer un nouvel art français : les commissaires de l'exposition vont au-delà du simple accrochage d'oeuvres. Munck et Bertrand Dorléac illustrent l'Histoire à la lumière d'un prisme artistique matiné de politique. Une salle est ensuite consacrée à la création du Musée d'art Moderne inauguré en 1942, cinq ans après le Palais de Tokyo, suivie du « salon des rêves » de Joseph Steib. De l'intimité et la chaleur d'un atelier de peintre, en passant par les problèmes de politique culturelle dans un musée sous l'Occupation, nous arrivons ensuite à une salle consacrée à la très célèbre Galerie Jeanne Bucher (existant toujours, à Paris). Galeriste courageuse et passionnée, Jeanne Bucher s'opposa à la censure et à la répression en exposant sous l'Occupation, des œuvres d'artistes jugés « décadents ». Survient enfin la Libération. Si l'on retient de nos cours d'histoire les images de liesse populaires, la Libération est également le temps des vérités, où l'on découvre les atrocités de la guerre et où la France se remet de son asservissement "volontaire".

                  Libérée du joug de l'oppresseur mais en proie aux tourments d'une humanité détruite tentant de se reconstruire, l'après-guerre reste un formidable laboratoire de recherches plastiques, rejetant les formes jusqu'alors communément utilisées (notamment la figuration). Face à l'hégémonie culturelle américaine grandissante, les artistes français tentent de « renouer avec un existentialisme longtemps mis à mal par l’injonction de rejoindre la communauté ou de se plier aux «progrès» d’une technique qui avait refoulé l’humain toujours un peu plus, avant de servir à le détruire dans les camps de la mort. ». Les jeunes artistes issus de cette guerre rêvent de liberté. Une liberté entachée, brunie, qui se révèle, douloureuse, au détour des œuvres d'Atlan Buffet, Debré ou encore Hartung. La ligne raturée, saturée et noircie expiait ainsi les prétendues lignes claires du passé artistique, trop éloignées des champs de ruines. L'exposition se termine par la section des « Anartistes », terme emprunté à Marcel Duchamp. La révolte devient maîtresse des idéologies nouvelles et s'incarne dans le quotidien. Relents primitiviste au cœur du XX ème siècle, les anartistes écrivent « une autre histoire de l'art occidental » où l'on s’interroge sur le caractère primitif de l'humain, sur les refoulements, la quête des origines de l'art, etc...

 

On ne sort pas tout à fait indemne d'une telle exposition. On réfléchit, inévitablement. On repense l'Histoire telle que nous l'avions jusqu'alors acquise. Les images communément ressassées dans les grands médias, les détails chocs, se substituent ici au profit de ce que nous nommons« écarts », pourtant représentatifs. A la linéarité prétendue de l'Histoire, nous découvrons au rythme de ces onze salles et 400 oeuvres, les aspérités d'une période sur laquelle nous pensions déjà tout savoir. Munck et Bertrand-Dorléac réussissent donc avec brio, à illustrer leur problématique de base sans pour autant « noyer » le spectateur dans un bain de détail inutile, tout en l'écartant du pathos lié à la période. Seul l'essentiel y est, au-delà des poncifs et de ce que nous connaissions déjà.

 

28.chagall_resistance_et_les_autres.jpg

Marc Chagall Résistance et les autres, 1937-1948 Huile sur toile de lin Musée National d’Art Moderne, Centre Pompidou, Paris © RMN / Gérard Blot © ADAGP, Paris 2012

 

 

                                                                                                  *********

 

 

(Liste des artistes fournie dans le CP : Antonin Artaud, Jean-Michel Atlan, Jean Arp, André Breton, André Bauchant, Willi Baumeister, Jean René Bazaine, Hans Bellmer, Jésus Guillen Bertolin, Roger Bissière, Pierre Bonnard, David Brainin, Georges Braque, Victor Brauner, Camille Bryen, Bernard Buffet, Alexander Calder, Marguerite Caudan, Marc Chagall, Gaston Chaissac, Jean Gabriel Chauvin, Giorgio De Chirico, Aloïse Corbaz, Olivier Debré, Sonia et Robert Delaunay, Paul Delvaux, André Derain, César Domela, Jean Dubuffet, Marcel Duchamp, Gaston Duf, Max Ernst, Etienne-Martin, Jean Fautrier, Auguste Forestier, André Fougeron, Otto Freundlich, Alberto Giacometti, Edouard Goerg, Henri Goetz, Julio Gonzales, Jean Gorin, Jacques Gotko, Francis Gruber, Stella Gumichian, Etienne Hajdu, France Hamelin, Hans Hartung, Raoul Hausmann, Jean Hélion, Auguste Herbin, Hector Hyppolite, Srul Jarzembeski, Vasily Kandinsky, Paul Klee, Sigismond Kolos- Vary, Wifredo Lam, André Lanskoy, Charles Lapicque, Henri Laurens, Fernand Leduc, Jean Le Moal, Fernand Léger, Jane Lévy, Myriam Lévy, Jacques Lipchitz, Kurt Löw, Alberto Magnelli, Man Ray, Frans Masereel, Alfred Manessier, André Masson, Henri Matisse, Roberto Matta, Henri Michaux, Joan Miro, Felix Nussbaum, Roger Payen, Francis Picabia, Pablo Picasso, Edouard Pignon, GuillaumePujolle, Prieto, Anton Räderscheidt, Hans Reichel, Germaine Richier, Jean-Paul Riopelle, Horst Rosenthal, Georges Rouault, Le Douanier Rousseau, Charlotte Salomon, Gérard Schneider, Serpan, Joseph Soos, Pierre Soulages, Chaïm Soutine, Ferdinand Springer, Nicolas de Staël, François Stahly, Giordano Stroppolo, Boris Taslitzky, Joseph Steib, Sophie Taeuber-Arp, Jotz Taitz, Pierre Tal-Coat, Tita, Julius Turner, Raoul Ubac, Vago, Bram Van Velde, Victor Vasarely, Vieira da Silva, Yves Tanguy, Jacques Mahé de la Villeglé, Maurice de Vlaminck, Gérard Vulliamy, Abram Warszawski, Arthus Weisz, Wols, etc.)

 

 

 

CATALOGUE DE L'EXPOSITION

 


Sous la direction de Laurence Bertrand Dorléac et Jacqueline Munck, Edition Paris Musées
Richement illustré (plus de 400 reproductions), cet ouvrage de référence propose un panorama
inédit et complet de l’art en France entre 1938 et 1947. En introduction, deux essais mettent en
perspective enjeux artistiques et événements historiques, puis le catalogue des oeuvres est
scandé par onze textes didactiques portant sur les points forts de l’exposition. À cette
première partie succède un abécédaire composé de courts essais (230 entrées) sur l’art,
l’histoire culturelle, politique et sociale, confiés aux meilleurs spécialistes internationaux de
cette période. L’ouvrage se conclut par une chronologie comparée (culture, histoire nationale
et internationale) et une bibliographie sélective.


Sommaire
Préface du Maire
Avant propos de Fabrice Hergott, Directeur du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris
Introduction historique par Julian Jackson
Introduction des commissaires de l’exposition : Laurence Bertrand Dorléac et Jacqueline Munck.
Catalogue
Paris, 1938 : prémonitions surréalistes
Dans les camps
Exils, refuges et clandestinités
Jeunes peintres et maîtres référents
Picasso dans l’atelier
Le Musée national d’Art moderne
Le Salon des rêves de Joseph Steib
Jeanne Bucher galerie
Libération
Décompressions
Les anartistes
Abécédaire


Liste des auteurs
Daniel ABADIE, Natalie ADAMSON, Fabrice d’ALMEIDA, Claire ANDRIEU, Mathilde ARNOUX, Pierre
ASSOULINE, Gérard AUDINET, Nuit BANAI, Cécile BARGUES, Marc Olivier BARUCH, Rémi BAUDOUÏ, Henri
BÉHAR, Marie-Laure BERNADAC, Laurence BERTRAND DORLEAC, Jean-Pierre BERTIN-MAGHIT, Philippe
BOUCHET, Corinne BOUCHOUX, Daniel BOUGNOUX, Nicole BOULESTREAU, Philippe BUTON, Fabienne
CHAULLET, Yves CHÈVREFILS-DESBIOLLES, Myriam CHIMENES, Annie CLAUSTRES, Philippe COMAR,
Victoria COMBALIA, Ariane COULONDRE, Henry-Claude COUSSEAU, Marc DACHY, Christian DELPORTE,
François DENOYELLE, Christian DEROUET, Julia DROST, Fanny DRUGEON Sabrina DUBBELD, Anne-Marie
DUBOIS, Ombeline DUPRAT, Pierre ENCREVÉ, Sabine FAUPIN, Alexandre FAURE, Judith FERLICCHI,
Catherine FRAIXE, Paul B. FRANKLIN, Maurice FRÉCHURET, Rossella FROISSART, Dominique GAGNEUX,
Valentine GAY, Pierre GEORGEL, Laurent GERVEREAU, Marie GISPERT, Frédérique GOERIG-HERGOTT,
Catherine GONNARD, Agnès de GOUVION SAINT-CYR, Jean-Pierre GREFF, Laurent GRISON, Emmanuel
GUIGON, Serge GUILBAUT, Fabrice HERGOTT, Denis HOLLIER, Vincent HUGUET, Marianne JAKOBI,
Dominique JARRASSÉ, Choghakate KAZARIAN, Sophie KREBS, Guy KRISSOPISSKO, Agnès de LA
BEAUMELLE, Rémi LABRUSSE, Jeanne-Bathilde LACOURT, Claude LAHARIE, Déborah LAKS, Marc LAZAR,
Brigitte LÉAL, Jean-Jacques LEBEL, Elizabeth LEBOVICI, Annie LEBRUN, Emmanuelle de l’ÉCOTAIS, Richard
LEEMAN, Françoise LE GRIS, Isabelle LE MASNE DE CHERMONT, René LESNÉ, Françoise LEVAILLANT,
Anne LISKENNE, Tomas LLORENS, Emmanuelle LOYER, Amaru LOZANO-OCAMPO, Laurence MADELINE,
Guitemie MALDONADO, François-René MARTIN, Aurore MÉCHAIN, Olga MEDVEDKOVA, Éric MICHAUD,
François MICHAUD, Gérard MILLER, Éric MOINET, Anne MONTFORT, Véronique MOULINIÉ, Jacqueline
MUNCK, Philip NORD, Pascal ORY, Élizabeth PACOUD-RÈME, Alfred PACQUEMENT, Alain PAIRE, Claire
PAULHAN, Denis PESCHANSKI, Emmanuel PERNOUD, Florent PERRIER, Lucia PICCIONI, Emmanuelle
POLAK, Martine POULAIN, Anna PRAVDOVA, Florence PUSTIENNE, Sylvie RAMOND, Roland RECHT,
Scarlett RELIQUET, Nathan RERA, Lionel RICHARD, Paul-Louis RINUY, Georges ROQUE, Pascal
ROUSSEAU, Gisèle SAPIRO, Martin SCHIEDER, Thomas SCHLESSER, Didier SEMIN, Hélène SERRE DE
TALHOUËT, Laurence SIGAL, Anne SIMONIN, Mickaël SZANTO, Bertrand TILLIER, Olivier VANDENBOSCHE,
Philippe VATIN, Julie VERLAINE, Denise VERNEREY LAPLACE, Danièle VOLDMAN, Michel WINOCK,
Giovanna ZAPPERI.

Retour à l'accueil