"Si Elie Faure avait vu"

 

sur le trottoir

 Sur le trottoir (Crédits : Kej) 

 

 

Si Elie Faure avait vu les peintures de Kej, peut-être aurait-il pu déceler dans icelles, le fameux « métissage » qui l’a tant préoccupé. Car Kej concilie le rythme et le lyrisme du « sang noir », si l’on reprend ici la célèbre métaphore utilisée par Faure, à l’intellectualisme du « sang blanc ». Ce qui frappe le plus dans l’œuvre de l’artiste, c’est la puissance du coloris qui se rapproche du dessin d’enfant, la distorsion singulière des corps, le caractère presque grotesque de certaines scènes, et un lyrisme primitif et sauvage. Kej raconte ses propres mythologies et perpétue l’art de la représentation formelle en tant que langage. Ce figuralisme presque incongru à l’amateur d’art ultra contemporain est nourri de références et offre ainsi plusieurs pistes de lectures.
Les œuvres de 2010, essentiellement huile et encre de chine sur toile, alternent scènes de tendresse et cruautés troublantes ; les corps difformes, réminiscences des massacres graphiques de la période 2006-2007 rendent compte de la réalité fragmentée du monde, du chaos sauvage et muet qui se joue. Le corps comme langage, thème emprunté par l’art, la danse ou encore la littérature, devient le corps en témoignage de la normalité, un corps miroir de l’âme humaine. Mais l’œuvre de Kej est loin d’être une œuvre de la violence : au contraire, ses toiles explorent l’humain et fait la part belle à une étude des mœurs populaire et une mise à nu des objets et des personnes qui peuvent nous entourer et où chacun peut se retrouver d’une manière ou d’une autre. Kej en appelle constamment à notre sensibilité et non à notre capacité à juger mais surtout à nous interroger sur le monde que nous côtoyons.
Ainsi, Kej orchestre le discours contenu dans ses toiles : les espaces sont clairement définis et participent à cette mise en scène ritualisée: un panneau central offre au spectateur, l’écriture picturale majeure de l’œuvre, ceinturé par des frises et des bandeaux géométriques. Ceux-ci, à l’image des manuscrits médiévaux, renforcent la scène principale tout en s’en détachant totalement : motifs géométriques ou figures anthropomorphiques, Kej se démarque et transcende les réalités terrestres. Il offre une relecture des mythologies passées et présentes. Ces frises représentent le monde extérieur, un « anywhere out of the world » baudelairien qui, en marge de l’espace colorié, propose une lecture qui lui est propre et qui renvoie au quotidien dans ses aspects les plus variés.
Ses toiles demeurent pourtant intemporelles et, sans non plus vouloir être ethnocentrique, évoquent à travers des personnages fantasques, un ailleurs détaché plastiquement de l’Occident, dans ce que Levi-Strauss nommait les « civilisations stationnaires ». Cet « ailleurs » conçu par l’artiste n’a pas plus d’âge qu’il n’a de géographie. Pourtant, il nous parle et en appelle à nos sens : sensations et poésie se mêlent et souvent évoquent un hurlement silencieux comme en témoigne l’Enfant des rues sans que Kej ne franchisse jamais la marge du mauvais goût. Les œuvres de Kej nous désorientent et restent inclassables. Vouloir lui attribuer une catégorie artistique spécifique serait une erreur : primitives par leurs formes, contours bruts et les traits des personnages rehaussés d’encre de Chine, ses toiles n’en sont pas moins pleines de signes. La mythologie des temps modernes est ici décrite sans fausse pudeur : comme en témoigne Sur le trottoir exhibant une bande de joyeux drilles en marge de notre société. Son regard « prospectif et décapant » décrit ainsi les rapports vulgaires de la soumission et de la domination quotidienne sans jamais tomber dans le « pathos ». Presque chacune de ses œuvres est ainsi habitée d’un animal : renard, tigre, vautour. De ces éléments à valeur totémique naît le caractère sacré de la mythologie réinventée par l’artiste. Les polarités animales et humaines se renversent et permutent, ainsi, l’animal apaise et l’humain crée la tension.
Dans ce débordement d’idées, de couleurs, dans ce chaos qui ravit à la face du spectateur contemplatif de vives émotions, Kej, considéré comme un membre de l’Art Outsider, impose un art brut qui contraste avec un coloriage intense tranchant avec les aplats qui constituent la base de sa surface picturale. Mais bien au-delà d’une pure analyse stylistique, Kej est à l’image de l’œuvre qu’il produit : populaire et résolument tourné vers l’Autre. Il dépasse ainsi les frontières communes de l’art afin de nous proposer une œuvre unique, tranchant singulièrement dans le paysage de l’art contemporain, mêlant à la fois une esthétique plastique sauvage et le regard de l’artiste sur un quotidien trop souvent délaissé au profit du clinquant, de l’éphémère et du superficiel.

 

 

 

Boucherie

Boucherie (Crédits : Kej)

 

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